Conférence pour les 50 ans de « communications » : j’y étais !!

 

LA REVUE « COMMUNICATIONS » A 50 ANS !

RETOUR SUR LA CONFERENCE DONNEE A LA MAISON DE L’AMERIQUE LATINE LE 14 JUIN DERNIER EN PRESENCE DE :

 

EDGAR MORIN-NICOLE LAPIERRE-ANTONIO CASILLI-SERGE TISSERON-MILAD DOUHEHI et EDWY PLENEL.

J’ai eu la chance d’être invité à suivre cette conférence parisienne par Antonio CASILLI. Nous y avons célébré à la fois les 50 de la revue pilier de la sociologie, Communications, et la parution à cette occasion de son numéro 88 sur le thème des « cultures du numérique ».

Là, à peine assis dans cette belle maison de l’Amérique latine où je pénétrais pour la première fois, sise en plein cœur de st Germain des Près, un frisson m’a parcouru la colonne vertébrale. Alors que les intervenants n’étaient pas encore arrivés, un flashback.

Il me revient en mémoire mes jeunes années (les 90’s) et le choc incroyable, tectonique, de la découverte d’un chercheur, d’un poète, d’un auteur passionnant, sans frontières : Edgar Morin.

Je ne connaissais alors rien à cette science soi-disant « molle » que l’on nomme sociologie. Je venais de m’inscrire en DEUG de socio par correspondance à l‘université de Toulouse-le Mirail. Un des premiers ouvrages que j’ai eu la chance de lire, pioché au hasard dans la bibliographie que l’on m’avait fourni, était « la rumeur d’Orléans » de M.Edgar Morin.

Dévorant ce bouquin à pleines dents, j’y découvrais un enquêteur, un homme de terrain capable de réfléchir sur des observations empiriques, un véritable Columbo des sciences humaines qui nous contait les effets dévastateurs de la rumeur en prenant appui sur un fait divers réel ayant eu lieu dans la ville d’Orléans : le bruit courait que les boutiques appartenant à des personnes de la communauté juive de la ville servaient de succursales à un réseau de « traite des blanches ». Cette horrible rumeur, bien entendu totalement fausse, avait démontré la vivacité de l’antisémitisme dans la société française et les dégâts qu’une rumeur pouvait provoquer.

Ce récit, haletant comme les meilleurs thrillers, m’a totalement bouleversé et a influencé jusqu’aujourd’hui ma perception de ce que doit être un bon écrit scientifique : il ne suffit pas d’y déballer des concepts au kilomètre et d’étaler sa science (parfois dans le but de ne pas être compris) : il faut y faire œuvre d’écrivain, et tenir son lecteur en haleine, lui donner une envie irrépressible de tourner page après page.

Merci Edgar, forever.

Vous imaginez donc, j’en suis sûr, m a vive émotion lorsque je vis apparaître ce sage parmi les sages, ce vénérable de 90 ans en pleine bourre, arrivé en retard à la conférence pour cause de « déménagement » (oui, Morin déménage, dans tous les sens du terme J)  s’excusant d’avance de ne pas pouvoir rester toute la conférence et nous ébouriffant d’un speech d’une demi-heure avec cette aisance que seuls ont les grands hommes de la pensée.

Il réussit la prouesse de nous narrer 50 ans de a revue, communications, co-créée en 1961 avec Georges Friedmann, sociologue humaniste et marxiste comme lui. Ils se sont alors penchés sur les questions relatives à la civilisation technicienne, les mass cultures (cultures massives et non point cultures de masse) avec deux visions primordiales de la société : 1. L’aliénation des classes populaires ; 2. Le rôle globalement positif de l’éducation populaire.

Rejoints par l’inclassable Roland Barthes, viré comme un sagouin du CNRS parce que trop atypique et refusant les cases dans lesquelles on cherchait absolument à le faire entrer, c’est sous son influence sémiotique qu’ils créent un centre d’études transdisciplinaires (qui allait devenir le centre Edgar Morin actuel) dont la revue communications sera le porte voix. Indifférents à l’académisme, qu’ils exècrent, ils mélangent allègrement sociologie, philosophie, psychanalyse, sciences dures, littérature, art. Ce qui leur donne une liberté de ton qui va déboucher sur une pensée d’avant-garde : ils sont les premiers en France à traiter des sujets comme l’impact de la télévision sur les foules, la crise et ses effets, les différentes formes de communications.

Et puis le poète Morin s’évapore dans l’éther, comme il était arrivé, continuant à déménager.

C’est alors Antonio Casilli qui prend la parole.

Antonio Casilli, socioanthropologue des usages du numérique, auteur d’un livre faisant déjà référence sur le sujet (« les liaisons numériques » Le Seuil, 2010, à lire absolument !) est un « bébé Morin ». Enseignant chercheur à l’EHESS Centre Edgar Morin de Paris, il a été choisi par Nicole Lapierre (co-directrice de la revue) et Edgar Morin pour diriger le n°88 qui m’a fait prendre le train depuis Rennes : « culture(s) du numérique ».

L’idée de ce numéro lui est venue d’un constat : pour l’instant les textes manquent sur ce sujet. Pour lui cela est du à « la tradition française d’une pensée critique s’opposant à Internet ». Il a donc souhaité faire le point sur l’impact du numérique sur nos sociétés et cultures qu’il trouve encore très polarisées entre technophiles et technophobes. (Quoi ? mais alors, rien n’a changé depuis 2000 et « la religion Internet » de Philippe Breton ?) . L’objectif est de récupérer une distance théorique car les TIC s’inscrivent dans une continuité temporelle.

Pour Casilli on prend encore trop en compte l’aspect macrosocial  de la culture, alors que le microsocial (réseaux sociaux, E-dentité, intimité/extimité) doit l’être plus.

Ce numéro est un peu construit à la manière d’une mini-encyclopédie, dans une exigence de structuration des savoirs. On retrouve au sommaire beaucoup des thèmes qui font débat dans nos sociétés quand on évoque la place du numérique (les questions d’E-dentité, les jeux vidéos, la fracture numérique, l’E-santé, les réseaux sociaux, intimité/extimité, les usages générationnels d’Internet, les questions de surveillance, les risques éthiques…etc).

Après Maestro Casilli, c’est Milad Douheihi, historien militant pour un humanisme numérique, qui nous relate une vision transversale du numéro. Il se dit frappé par la différence des problématiques traitées ici et dans le monde anglophone, qu’il cotoie beaucoup, notamment sur la question du code.

Aux USA le code est traité par les chercheurs en sciences humaines, ce qui a pour effet de le rendre accessible et de faire évoluer la technique (et, sans doute, de réduire le fossé entre « technos » et « socios »).

Pour Douheihi, le code est un composant de la culture. Il cite Nietzsche : « la culture est ce qui modifie notre regard sur notre environnement et les individus »).

Il rappelle que le code a modifié le copyright, que l’identité numérique pose le problème d’un concept quasi-global touchant des individualités diverses. Les disciplines classiques, selon lui, essaient de récupérer l’objet numérique : ce qui risque, en partie, de les fragiliser.

Il nous entretient ensuite de l’importance que l’on donne à la gouvernance qui doit être questionnée en ce qui concerne Internet qui, par essence, est ingouvernable. Il regrette l’absence de littéraires dans le numéro, cela est pour lui significatif de la crise qu’amène le numérique.

Milad Douheihi souhaite « remettre des lettres dans le code ».

Vient ensuite le tour de Serge Tisseron, enfant terrible de la psychanalyse, spécialisé dans l’impact des images et des mondes virtuels.

Par rapport à la revue, il se voit comme un « témoin », un « compagnon de route ». Pour lui l’esprit de la revue ne change pas : il s’agit toujours de problématiser et d’accompagner le changement.

Accompagner : le care, l’écologie, l’empathie. La transformation n’est pas le fort de la démocratie.

Problématiser : certains penseurs caressent le lectorat dans le sens du poil.

Il constate néanmoins un changement : on lui demande aujourd’hui de citer davantage de chercheurs dans ses écrits. Il considère cela comme un parallèle avec les réseaux et leur logique.

Travaillant sur la construction de l’estime de soi, il a « chipé » le concept d’extimité chez Jacques Lacan pour contrer le mot d’exhibitionnisme à l’époque du premier « loft story » (2001). Il rappelle qu’à cette époque la France ne parlait QUE de ça ( y compris « Le Monde » en une).

L’extimité c’est montrer certaines parties de soi (notamment à l’adolescence) qui auparavant restaient dans l’intimité.

Internet permet d’élargir son audience. Plus on y met de son intimité plus on risque de perdre en liberté.

Si, comme moi, vous êtes des « fanboys » ou « fangirls » de Tisseron, vous avez forcément aimé « virtuel mon amour », si vous ne l’avez pas lu : précipitez vous ! (Albin Michel, 2008)

Edwy Plenel, directeur de  Médiapart, prend ensuite la parole (et va d’ailleurs la garder plus longtemps que tous les autres réunis).

Orateur habile et cultivé, Edwy Plenel effeuille pour nous son album de souvenirs concernant l’œuvre d’Edgar Morin, cette influence qu’il a reçu de lui concernant « la vertu dérangeante de l’événement pour le monde savant » et la question de l’aléatoire et de l’imprévu. Pour Plenel, être journaliste, c’est déffricher l’événement. Il évoque Wikileaks, les questions de transparence. Selon lui, l’information c’est un « enjeu de défense du meilleur de la tradition au cœur de la modernité ».

Les réseaux sociaux sont,, pour Plenel, encore adolescents et la technique permet d’améliorer, d’enrichir le contenu. Le numérique c’est l’univers du link (lien) et du leak (fuite). Pour lui, Médiapart (la partie « pub » commence J) ne se voit pas dans une idée « orwellienne » de la transparence, qu’il considère comme un fantasme.

Monsieur Plenel parle bien, et beaucoup, j’avoue ne pas avoir tout retenu.

A l’issue de cette belle journée, deux regrets :

1) Ne pas avoir entendu Nicole Lapierre (Edwy Plenel lui a un peu coupé la chique en la présentant comme son épouse par « souci de transparence », du coup, le chercheur en sociologie Nicole Lapierre est devenue Madame Edwy Plenel. J’ai cru qu’il allait l’envoyer garder les gosses J)

2) L’absence de chercheurs en sciences dures (physique, maths) et de technos (ingénieurs, informaticiens).

J’ai d’ailleurs fait le constat à la fin, en prenant la parole, que les cultures du numérique ne se rencontraient pas encore assez, et que trop d’entre soi existait encore aussi bien chez les technos que chez les socios. Ce genre de conférence me paraît appropriée pour briser les barrières et réunir les producteurs de données et ceux qui font des données de l’information (en y ajoutant ceux qui analysent l’information).

En tous cas, un grand moment, et je vous conseille vivement la lecture du numéro 88 de la revue communications : « cultures du numérique ».

Pierre AVRIL

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