VENISE: retour sur la biennale Intemporalité de la déclassification

J’avais commencé par intituler cet article: « l’art numérique n’existe pas ». Pourquoi ? N’allez surtout pas penser que j’ai quoi que ce soit de négatif à dire au sujet du numérique et encore moins de l’art. Le numérique est le support que j’étudie, l’art est ma passion première. Tout d’abord, restituons la provocation. Je parle d’art plastique, irréductible, exposé, scénarisé par des commissaires d’expositions dans des zones d’art, telles que les galeries, biennales et autres.

La déambulation dans la biennale de Venise prête à la réflexion. Tout d’abord ce sentiment un peu désagréable de fréquenter un disneyland dédié à l’art contemporain aux fausses allures d’Eurovision (les pavillons nationaux).

Ici l’art est multiple. On pénètre dans le pavillon principal et l’on se heurte à la beauté terrifiante d’oeuvres du Tintoret, tout aussi modernes que les plus « tendances » des artistes actuels. Et puis on se perd, volontairement, dans les galeries, les pavillons.

Le numérique est présent ici, mais pas plus ni moins que la peinture, la sculpture. L’outil numérique s’intègre dans un champ plus large, il vient accompagner les autres techniques, ne s’y substituant jamais.

L’art numérique existe-t-il seulement parce qu’il est numérique?

Le numérique et la dématérialisation dans l’art plastique (pas les fusions du numérique et de l’art vivant) soutendent la disparition du geste ou sa rééducation à la maîtrise de logiciel « magiques » permettant de remplacer la matière, l’odeur, le résidu corporel… » Cantonner l’art numérique à une catégorisation dans les zones d’art ne revient-il pas à évoquer la disparition du corps, la peur du corps, le refuge dans un univers pur, éthéré voire inoffensif même lorsque les sujets, eux, ne le sont pas (Certains artistes numériques peuvent utiliser des images extrêmes, telles que la compagnie TRASH mêlant musique, danse, images et bruits dérangeants http://www.digitalarti.com/fr/image/trash_disordely_conduct_humanoid). Je citerais volontiers ici l’exemple d’Antonio Casilli, anthroposociologue des usages du numérique dans son ouvrage « les liaisons numériques ». Parlant des liens entre les geeks et leur corps, Antonio parle d’une rejet du corps chez les geeks, sans doute lié à des complexes physiques. Il nous donne comme élément l’exemple des Gnostiques, ces chrétiens des premiers temps détestant leur corps et la reproduction, considérant la terre comme la création d’un dieu mauvais alors que l’autre dieu, l’éther pur, n’avait aucun contact avec la matière. Les geeks seraient-ils de nouveaux gnostiques ? La détestation du corps alimenterait-elle la volonté d’un art catégorisé par une pure virtualité ?

L’art numérique existe-t-il ?

Par là, j’entends, existe-t-il en tant qu’art à part entière, différente et innovante en comparaison des formes l’ayant précédé, depuis Leonard de Vinci jusqu’à Marcel Duchamp ? De Lascaux à Jeff Koons ?

Il me semble intéressant d’essayer de définir ce que peut être un art « numérique ». Un art des nombres, peut être ? Un composite fait de séquences binaires, de suites infinies de 0 et de 1 ; mathématiques appliquées accouchant comme par miracle d’une oeuvre d’art ?

Selon Wikipédia, « L’art numérique s’est développé comme genre artistique depuis le début des années 80 et désigne un ensemble varié de catégories de création utilisant les spécificités du langage numérique. »

Or, dans l’art, ce qui me semble intéressant, c’est l’oeuvre en tant que telle. Le résultat final, sur un plan esthétique et philosophique. Ainsi va-t-il de la peinture, de la sculpture, des installations, happenings, performances comme des oeuvres générées par l’intermédiaire de la technologie informatique ou de la vidéo. Quelle différence, au fond, entre un Degas et un Philippe Boisnard ?

Ce que je veux dire par là c’est qu’il me semble que l’on accorde une importance démesurée à la technicité, à l’outil utilisé (palette graphique, logiciel, camescope, appareil photo numérique, tablette, smartphone) lorsque l’on parle d’art numérique. L’interface semble prendre le pas sur l’artiste. Nous vivons un temps angoissé, troublé ou la technique rassure, donne une assise, réduit sans doute la perception de l’oeuvre d’art comme le travail d’un fou ou d’une folle habité(e) par des démons. Ainsi, un art assisté par la technologie peut-il être « pris au sérieux » puisqu’il demande en préalable une maîtrise d’un environnement technologique avant que d’aboutir à une création artistique.

L’artiste, pourtant, reste toujours le même, quel que soit l’outil employé. Comment distinguer une oeuvre de qualité dans l’univers foisonnant de l’art numérique alors que de plus en plus de personnes maitrisent les outils techniques nécessaires à la réalisation ? Je pense qu’il en va de même qu’avec la peinture de la renaissance : vous ne ressentez pas la même chose devant un Tintoret que devant un obscur petit maître vénitien du 16ème siècle. Pourtant, dans bien des cas, la technique est parfaite, les bases sont les mêmes, les outils utilisés également.

Ce qui ne change pas c’est cette chose étrange que l’on nomme « talent ». c’est l’émotion, l’étincelle que cela va produire chez soi, inexplicablement. Cette « divine injustice » qui dote certains d’entre nous d’un don particulier alors que pour la plupart seul le travail acharné peut apporter une certaine technicité dans la pratique de l’art qui, toutefois, ne suffira jamais à donner ce petit supplément d’âme qui fait la différence.

Dès lors, pourquoi enfermer l’art derrière des étiquettes qui risquent, à terme, de le ringardiser ? En effet, on peut facilement imaginer que dans vingt ans d’ici, l’art dit numérique ne soit vu que comme une mode un peu désuète liée à une époque bien précise, ce qui serait dommage pour les artistes talentueux et intéressants dans le propos qu’ils développent au travers de ce média.

J’ai eu la chance, cet été, d’être présent à Venise au moment de la biennale d’art contemporain. Bien que globalement décevante, la manifestation m’a néanmoins permis de découvrir le travail du pavillon japonais, fait d’une projection vidéo d’animation recouvrant tous les murs du pavillon dans le noir complet, oeuvre de Tambaimo. Ici il s’agit bien d’art numérique, mais ce qui m’ a séduit allait au delà. C’était l’ambiance et l’expérience étonnante que j’y ai vécu. Ce qui illustre mon propos, dans le travail de Tambaimo, c’est que si l’on peut considérer le numérique comme une technique qui apporte un « plus » en tant qu’outil dans les secteur des arts, en quoi est-elle différente d’une autre ? En quoi l’outil vidéo ou informatique est-il plus ou moins que le pinceau ou la gouge ?

La biennale nous promène, passant d’une installation à un tableau, à de gigantesques sculptures pop manwa (pavillon coréen) et le spectaculaire le dispute à l’intime. A l’arrivée, le numérique ne me semble pas, ici à venise en 2011, plus présent que les autres. Mais il est là.

Une autre oeuvre de la biennale apparentée à l’art numérique m’ayant intéressé est celle représentant des têtes articulées et parlantes (oeuvre de Nathaniel Mellors). Magnifique mécanique, qui interroge sur l’étrangeté des machines quasi-humaines, imitations monstrueuses douées de parole (enregistrée).

Néanmoins l’autre exposition m’ayant marqué dans ce contexte fut celle de Giuseppe Veneziano, artiste sicilien et peintre, dont les thèmes, provocateurs et pop art, sont réalisés de manière figurative et assez classique. Giuseppe peint à l’huile comme il pourrait utiliser les pixels ? Quelle différence ? En quoi le fait de programmer devant un écran serait différent de peindre devant un chevalet si l’on s’interesse au propos, à la percussion de l’oeuvre sur soi plus qu’à l’emballage. Giuseppe aurait pu être artiste « numérique ». A l’arrivée il ne l’est pas, mais cela ne change rien. Il est un artiste qui interroge le présent, il fait son job.

Ainsi peut-on lire le propos de Yann Le Guennec, photographe utilisant le numérique (http://www.yannleguennec.com/) « Ainsi la notion d’œuvre d’art peut englober à un moment donné la notion d’œuvre de netart si cette dernière ne possède pas une justification propre malgré tout nécessaire à son existence. La juxtaposition temporaire du netart à l’art contemporain a sans doute des raisons historiques liées aux acteurs et à leurs relations dans des mondes, ou champs d’interventions, dissociés au départ. »

Cette observation du net art (sous-catégorie de l’art numérique) va dans le même sens, à savoir qu’une technicité est liée à une époque. Le codage HTML ou CSS venant se substituer en tant qu’outil à l’huile ou à l’acrylique pour un temps donné. Si le numérique envahit nos vies, il nous faut garder à l’esprit qu’il reste un moyen et pas une fin. Le site du centre européen pour les arts numériques (http://www.ars.numérica.net/) nous montre les travaux d’artistes (souvent dans le secteur des arts vivants) utilisant le numérique dans leurs créations, le mélangeant aux corps, aux sons, aux traces humaines. Cette culture mixte me semble illustrer au mieux notre époque : l’heure n’est pas à l’oubli, mais à l’agrégation des époques, la fusion des techniques, venant enrichir le propos.

Pour finir, je dirais simplement qu’un artiste, comme un auteur ou un journaliste, ne doit pas se laisser envahir par la technique, s’imaginer que la maîtrise de photoshop suffira à réaliser des oeuvres d’art de qualité, signifiantes. Le contenu prime sur le contenant, un bel emballage ne suffit pas à donner du sens à une oeuvre. Hors l’art c’est d’abord le sens, autant que les sens. Tout cela est bien sûr subjectif, mais il me semble que l’art a toujours survécu aux modifications techniques, et qu’il continuera à le faire. Ceci étant, autant d’artistes créeront devant leur écran à base de code, que d’autres autrement. Ce qui continuera de compter c’est le RESULTAT, la BEAUTE, l’IMPORTANCE de l’oeuvre et le PROPOS.

Pour la promotion des artistes développant leur oeuvre par le biais du numérique, je propose de revenir à appellation d’art, tout simplement.

Pierre AVRIL

liens :

Nathaniel Mellors : http://www.youtube.com/watch?v=UQPjG6EI0uQ

Giuseppe veneziano : http://www.giuseppeveneziano.it/

Pavillon Japonais à la Biennale de Venise 2011 :

http://www.designboom.com/weblog/cat/10/view/15171/tabaimo-japanese-pavilion-at-venice-art-biennale-2011.html

Philippe Boisnard : http://databaz.org/xtrm-art/

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