Freinet sur le Web ! : Education Populaire, Pédagogies Nouvelles et Usages du Web Social pour l’émancipation des êtres

 

celestin-freinet

Si Célestin Freinet était vivant en 2013, nul doute qu’il aurait expérimenté le web social en classe avec ses élèves.
Bien sûr, ce n’est pas l’avis de tous. J’ai eu l’occasion, alors que je travaillais sur un projet  d’analyse et de préconisations concernant les usages du numérique dans la relation d’aide chez des éducateurs de rue (cf-Le Projet Prev’entic), d’échanger avec une équipe pédagogique d’une « école Freinet »
Ces derniers m’ont soutenu mordicus que le web c’était le mal incarné, et que leur rôle de pédagogues était de bien veiller à ce que leurs chères têtes blondes s’en désintoxique rapidement.
Ce à quoi je me suis permis de leur répondre que leur père spirituel Célestin Freinet n’aurait pas été d’accord avec eux, prônant d’utiliser l’environnement et le système autour de l’élève pour mieux rentrer en communication et en pédagogie individualisée avec ce dernier.
Mais qui était Célestin Freinet ? Petit rappel :
Célestin Freinet était un instituteur ayant vécu au début du vingtième siècle (1896-1966) à Vence, dans les Alpes-Maritimes. Peu porté sur l’autoritarisme et la pédagogie classique, il expérimentera avec ses élèves le texte et le dessin libre, la correspondance interscolaire, l’imprimerie et le journal scolaire. Autant d’outils pédagogiques qui seront ensuite repris par l’éducation nationale, l’éducation populaire et l’éducation spécialisée avec un succès non démenti. Freinet concevait l’éducation comme un moyen de progrès et d’émancipation politique et citoyenne pour ses elèves.
Interné durant la guerre, ayant protégé des élèves juifs allemands fuyant le nazisme, il restera un éternel rebelle, oeuvrant pour la liberté et l’émancipation.
Sa pédagogie est ainsi résumée sur Wikipédia : « Sa pédagogie, qui entend faire de la classe un atelier, est incarnée dans ses dialogues par le personnage du « père Mathieu », dont « M. Long », instituteur très marqué par la IIIe République, aux idées modernistes un peu courtes, constitue l’antithèse. Elle insiste, comme celle de Dewey, sur le rôle du travail et de la coopération dans l’apprentissage, ainsi que sur l’insertion de l’école dans la vie locale, y compris politique (d’où des relations houleuses avec le maire).

Freinet ne s’est pas contenté de rattacher l’activité des élèves à la responsabilité et à la production intégrale d’un journal, impression comprise : il a théorisé également le « tâtonnement expérimental ». Il assimile l’autorité du maître à une violence. En effet, quand le travail de l’écolier est correctement organisé, il passionne l’élève et il n’est plus besoin d’autorité ni de discipline. Cette pédagogie est d’inspiration socialiste, mais aussi volontiers naturaliste et anti-intellectualiste (d’où le personnage du « Père Mathieu », berger de son état, qui représente la nature et le bon sens, l’équilibre avec le monde et ses « invariants »). L’intellectuel est décrit par Freinet comme une grosse tête, munie de bras atrophiés, une sorte de monstre. Qui voudrait que ses enfants lui ressemblent ? L’éducation traditionnelle exagère le rôle des connaissances et des performances intellectuelles. On peut la comparer à l’industrie, par opposition à la nature et à l’artisanat. L’enfant est une « plante », qu’il faut aider à se développer harmonieusement, en respectant certains « invariants » de la pédagogie.Mais Freinet a critiqué également la pédagogie du jeu, comme d’ailleurs le philosophe Alain. C’est parce que l’enfant est dépouillé de responsabilités réelles que son activité se réfugie dans le jeu. L’éducateur, en le responsabilisant et en le considérant comme un adulte, l’aidera à grandir de façon naturelle. Contrairement à la plupart des autres pédagogues, Freinet considère que l’enfant et l’adulte ont pour l’essentiel la même nature. Il voit même là le premier « invariant » pédagogique.Freinet distingue cependant le « jeu-haschich » du « jeu-travail », moins critiquable, et enfin du « travail-jeu », c’est-à-dire du travail non aliéné, en accord avec la spontanéité de l’enfant, dans les phases de répétition du « tâtonnement expérimental ». Il faut rattacher cela à sa conception volontiers vitaliste de l’enfant, comme énergie ascendante de la vie. « Les aigles ne prennent pas l’escalier ».Freinet emprunte l’idée de coopération à Barthélemy Profit. Malgré des divergences entre eux, quant à la portée à donner aux coopératives scolaires, l’amitié entre Freinet et Profit, amorcée vers 1925, durera toute leur vie »

Coopération dans l’apprentissage : si je reviens dans notre présent pour oser un parallèle, je vais tout de suite penser aux outils collaboratifs du Web, et
notamment les plate-formes ouvertes à distance et connectées que sont les Mooc connectivistes, utilisant les médias sociaux comme autant  d’outils permettant à tous, de manière gratuite et ouverte, d’apprendre les uns des autres.
En vérité, tout le web 2.0 (ou Web Social) est basé sur cette idée de la collaboration, du partage d’informations. Le « tatônement expérimental » de freiner nous renvoie aux bidouillages permanents que nous effectuons, nous pédagogues, avec le web pour mieux répondre aux besoins de nos élèves.
Lorsque Laurence Juin (blog maonziemeanneeetlessuivantes), prof à la rochelle, utilise Twitter ou Google Drive en classe, elle fait la même chose que le père freinet : partir de son époque, de l’environnement immédiats des élèves, pour aller à leur rencontre en prenant en compte leur corpus culturel.
On parle beaucoup de générations connectées ou de Digital Natives, d’enfants et d’adolescents nés avec les outils numériques et communiquant via les réseaux sociaux. Pourtant, beaucoup de résistance encore aujourd’hui s’oppose à ceux qui essaient d’aller vers les jeunes en prenant pour base de travail les outils communicationnels et d’échanges de savoirs qu’ils utilisent tous les jours (Facebook, Twitter, Wikipédia, Google Drive)

Lorsqu’on reprend la définition de la pédagogie nouvelle que Célestin Freinet a contribué à créer : « L’Éducation nouvelle est un courant pédagogique qui défend le principe d’une participation active des individus à leur propre formation. Elle déclare que l’apprentissage, avant d’être une accumulation de connaissances, doit être un facteur de progrès global de la personne. Pour cela, il faut partir de ses centres d’intérêt et s’efforcer de susciter l’esprit d’exploration et de coopération : c’est le principe des méthodes actives. Elle prône une éducation globale, accordant une importance égale aux différents domaines éducatifs : intellectuels et artistiques, mais également physiques, manuels et sociaux. L’apprentissage de la vie sociale est considéré comme essentiel. »

N’est-ce pas le même esprit qui anime les pédagogues et les éducateurs numériques, dans l’éducation nationale ou l’éducation populaire ou spécialisée, lorsqu’ils utilisent une approche centrée sur les besoins réels de la personne (cf Rogers) en individualisant les contenus et en lui proposant d’être acteur de son propre parcours. Ce qui nous amène bien sûr aux pédagogies dites inversées, telles que prônées à la Khan Academy américaine, créatrice des premiers Moocs. « la méthode de l’apprentissage inversé (« flipped learning ») popularisée par Jonathan Bergmann et Aaron Sams (Woodland Park High School, Colorado), qui « consiste à faire travailler les leçons, la théorie, aux élèves à la maison, et faire les « devoirs », c’est-à-dire l’application de la théorie, en classe ». Cette approche a été également reprise en mars 2011 par Salman Khan (fondateur de la Khan Academy) lui-même lors d’une conférence TED où il propose d’utiliser ses vidéos éducatives pour « inverser les classes ».(http://eduscol.education.fr/numerique/actualites/veille-education-numerique/septembre-2013/khan-academy-et-pedagogie-inversee) 
Cette méthode de travail aurait pu être une proposition de Freinet, si ce dernier avait vécu aujourd’hui. Les vidéos éducatives de TED, que l’apprenant consulte chez lui pour bâtir son propre savoir, et qui sont la base de Mooc universitaires, ont pour objet de laisser chacun apprendre selon son rythme, ses horaires et ses disponibilités, sont une prolongation d’une pédagogie ouverte et libre.
A une époque où les enseignants constatent une faillite de la pédagogie « verticale » où le « maître » instruit « l’élève », peut être peut on prendre en considération la parole de l’apprenant, et, au delà du collaboratif de Freinet et de l’éducation inversée de Bergamann et Sams, faire des apprenants des enseignants par moment, comme l’on peut supposer que l’enseignant souhaite apprendre de l’élève. Cette co-construction des savoirs trouve une matérialisation technique avec les outils web, notamment sociaux, au travers des expérimentations en classe et des Mooc. Les pédagogues expérimentant le web social comme média d’enseignement sont souvent agréablement surpris du degré d’engagement de leurs apprenants, qui finissent par diffuser eux-mêmes du savoir.
Reprenons l’exemple de ces profs, comme Laurence Juin ou jean-Michel Le Baut sur Brest, qui utilisent les blogs et Twitter avec leurs élèves : n’ont ils pas eu la satisfaction de recevoir des tweets d’élèves leur suggérant des liens vers des sites web comportant une information complétant le cours du jour. Et  cela sur une population d’élèves d’abord perçus comme démotivés (par exemple des elèves de lycée technique dans le cadre d’une matière d’enseignement général).
En 2010, lorsque j’ai travaillé avec une équipe d’éducateurs spécialisés en prévention spécialisée (éducateurs de rue) à Rennes, le constat de départ était intéressant : « nous perdons le contact avec les jeunes, de moins en moins présents sur l’espace public. Noius n’avons pas de mandat, et le principe de libre adhésion nous réduit à faire avec les jeunes qui sont d’accord pour nous rencontrer. »
La question en découlant devint : comment faire avec des jeunes ayant des besoins d’accompagnement mais ne décollant plus de leurs écrans à domicile ?
Partant du principe que le web est un espace public, je leur avais proposé un va et vient entre réalité et virtualité, au travers de l’experimentation de communications sur les outils web sociaux avec ces jeunes connectés.
Le projet « Prev’entic » était né : aller là où se regroupent étant la base de travail des éducateurs de rue, il me semblait logique qu’ils aillent retrouver ces jeunes sur leurs lieux de regroupement en ligne.
Les freins ont été culturels (le web est perçu comme dangereux par beaucoup de travailleurs sociaux) et institutionnels (laisser les éducateurs utiliser cet immense canal qu’est le web est souvent perçu comme une perte de contrôle pour les organisations, et un risque potentiel de dérive.
Or, si le risque existe en ligne, n’existe t’il pas dans la vraie vie ? Et ne doit-on pas faire avec ?
Doit-on tellement SE protéger qu’on en oublie la protection de l’enfance ? Quelle différence entre l’éducateur des années 80 jouant au baby foot avec des jeunes au PMU du quartier et celui d’aujourd’hui qui discute et partage de l’info ou joue sur le web avec des jeunes ?
Pour moi ? Aucune ! A partir du moment ou l’on s’est défait du système de croyance qui voudrait que sur le web, tout est pire, tout est effrayant, et que c’est Internet qui rend la société folle.
Internet n’est qu’un miroir : c’est le chaos social et économique qui détruit le lien social, provoque de la folie et de la violence. C’est l’individualisme du « tout profit » qui tue les relations sociales, pas Facebook.

Mon prochain article évoquera les travaux de Maria Montessori et les liens qu’on peut faire avec certaines pratiques du web…

Pierre AVRIL

 

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